Reflets

La pluie fraîchement tombée.

J’aime ça. Les odeurs enivrantes d’ozone, d’asphalte et d’eau, combinées ensemble pour effacer les parfums défraîchis de fumée et d’émanations de diesel. Le monde semble propre et nouveau… pendant un petit moment, en tout cas.

J’aime comme chaque surface plate – les routes, les trottoirs – devient un miroir, reflétant les lumières de la ville vers elles-mêmes.

Ha. Ecoutez-moi. Devenant toute poétique sur les chutes de pluie. Bien sûr ça n’arrive pas très souvent ici mais, allez… Ca doit être l’alcool qui parle. Je n’en ai pas pris beaucoup, je le jure. Juste assez pour faire sortir mon côté larmoyant.

Donc je reste assise là, à sortir de la poésie. Il n’y a pas grand-chose à faire à cette heure de la nuit de toute façon. Le box dans lequel je suis assise est assez agréable, mais vraiment trop large pour juste une personne. Heureusement, l’endroit est assez mort ce soit. J’ai la grande fenêtre de devant rien que pour moi. Youpi.

Ce n’est probablement pas le siège le plus sûr de l’endroit mais je peux regarder dehors et voir les jolies lumières clignotantes. Ca me rappelle presque la période de Noël. Heh… peut-être qu’il EST temps de prendre un autre verre…

Alors que je réfléchis à ce dilemme – devrais-je? Ne devrais-je pas? – j’entends la porte de devant s’ouvrir et la petite cloche au-dessus donne son joyeux, si pas franchement ennuyant, accueil. Je détourne le regard de la fenêtre pour voir qui d’autre la pluie a lavé ce soir.

J’ai seulement un petit aperçu de courts cheveux bruns et de vêtements légèrement humides. J’obtiens le reste des détails alors qu’elle regarde la pièce – essayant de trouver un siège? Sa beauté est la première chose que je remarque. Vous connaissez le genre de beauté que d’autres femmes déchireraient par pure jalousie? Cette fille en a à la pelle. Ses cheveux sont coupés en un style mignon qui cache un peu son visage mais j’ai pu entrapercevoir de grands yeux bruns. Ils ont l’air un peu fatigués alors qu’elle s’installe finalement sur un siège de l’autre côté de la pièce, en face de moi.

J’aperçois son manque de veste ensuite, son jeans et sa blouse toujours mouillés à cause de la pluie de tout à l’heure. Qu’est-ce qu’elle a fait, elle est sortie pour courir en dessous? Mais elle ne semble pas le remarquer. Elle s’assied juste lourdement, comme si elle était vraiment fatiguée. Elle reste dans une position affaissée, fixant le vide. Ou elle essaie peut-être de compter les marques de verres laissées sur la table par les boissons précédentes. C’est pile ou face.

Elle soupire soudainement et, posant ses coudes sur la table, place sa tête dans ses mains. Ca ne me dérange pas de vous le dire – ce soupir était l’une des pires choses que j’ai jamais entendue. Il parlait de perte et de peur, de douleur et d’autres mauvaises choses. Qu’est-ce que cette fille fait, seule, aussi tard dans un endroit comme ça? Est-ce qu’elle fuit une vieille relation ? Un amant qui l’a blessée?

La serveuse s’approche d’elle. Lui demande si elle peut lui apporter quelque chose. La fille lève la tête de ses mains. Jette un coup d’œil à la serveuse et lui offre un petit sourire qui est juste un peu déteint sur les bords. Elle secoue la tête. La serveuse s’en va pour aller voir d’autres clients. Juste au moment où elle est sur le point de rabaisser la tête, quelque chose attire son regard. Alors que je tourne la tête pour voir ce qu’elle regarde, la cloche au-dessus de la porte d’entrée retentit à nouveau.

Une large ombre vient juste d’entrer. Du moins, c’est ma première impression de lui. Ou devrais-je dire LUI. Les mots grand, ténébreux et séduisant – oubliez ça; magnifique – ont été inventés pour ce type. Tout en noir avec une veste en cuir à mourir d’envie. C’est moi ou la salle vient de se réchauffer? Ca DOIT être moi parce que ce type est froid. Ses traits fins semblent avoir été sculptés dans du marbre, et sont tout aussi expressifs. La seule chose qui bouge, ce sont ses yeux bruns. Il jauge rapidement la salle, il dédaigne tout et tout le monde. Je me demande ce qu’il…?

Oh, je pense qu’il a trouvé ce qu’il cherchait. Alors que ses yeux se posent sur la fille de l’autre côté de la salle, une chose merveilleuse se produit. La glace se brise, ses yeux deviennent chaleureux, et cette EXPRESSION traverse son visage. Qu’est-ce que C’ETAIT? Respect, admiration, amour? Est-ce que ça pourrait être l’amant qui a fait du tort à la pauvre fille?

Il traverse la salle avec une grâce douce. Elle semble à la fois heureuse et triste de le voir. Qu’est-ce qui a pu se passer entre ces deux-là? Alors qu’il atteint la table, la fille lève les yeux, un sourire larmoyant illumine brièvement son visage. Le sourire disparaît alors qu’il s’agenouille près de sa chaise.

Il tend la main avec hésitation et ôte une mèche de cheveux de son visage. Leurs yeux se rencontrent et ils se fixent. Toute une conversation semble prendre place, totalement inexprimée. Il place ses mains sur les siennes (tu vas bien?), elle hoche légèrement la tête (oui, ça va). Devant son expression inquiète, elle tend la main et lui touche la joue, prenant gentiment son visage en main (vraiment, je vais bien). Il tourne la tête, se nichant contre sa main (je m’inquiète pour toi). Elle sourit, plus lumineusement cette fois (je sais) et il sourit en retour. WHOUA! Il a définitivement besoin de faire ça plus souvent. Tout son visage s’illumine.

Le problème apparemment réglé, il se relève. Offre sa main et peut-être quelque chose en plus. C’est là, dans ses yeux. Il offre sa vie, son espoir, son cœur. Je commence presque à pleurer ensuite. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour que quelqu’un me regarde comme ça.

Je lance un coup d’œil à la fille, elle semble avoir compris tout ce que cette offre comporte. Elle regarde d’abord la main, puis son visage. Elle fait une pause pour peser prudemment ce qu’elle trouve offert dans ses yeux. Il ne faut que quelques battements de cœur pour qu’elle prenne sa décision. Elle place doucement sa main dans la sienne. Un sourire radieux, réel, orne son visage.

Il l’aide à se lever. Relâchant sa main, il ôte sa veste et la place autour de ses épaules. Il l’attire contre lui en même temps. Un autre message inexprimé passe entre eux et ils tendent les mains l’un vers l’autre. Ils s’enlacent – non, ce n’est pas un mot assez fort. C’est plus comme s’accrocher. Ne plus jamais être perdu ni seul. Elle enterre son visage contre son torse. Il pose sa joue sur sa tête. Les yeux fermés. La maison est trouvée.

Ils se relâchent mais gardent leurs mains étroitement entrelacées. Comme un, ils se tournent et se dirigent vers la porte. J’ai été tellement intriguée par la scène touchante devant moi que je me suis presque faite prendre à les fixer. Je me détourne rapidement et retourne à ma contemplation de la fenêtre près de moi. Alors que j’observe le reflet de la fille qui part, je… Attendez, où est…? Je regarde à nouveau la porte du coin de l’œil. Où est-il parti? Ah, le voilà, toujours à ses côtés, lui tenant la main. Je me retourne vers la fenêtre et ne voit que la fille tendant la main vers la porte. C’est quoi ce BORDEL?! J’entends une fois encore le tintement de la cloche au-dessus de la porte. Je regarde une dernière fois, espérant avoir un aperçu du type qui je SAIS était là… mais ils sont partis. De retour dans la nuit. Sous la pluie.

Peut-être que j’ai EU un verre de trop. Je ne sais pas ce qui vient de se passer. Peut-être que je n’ai pas ASSEZ bu. Ouais, un de plus et je pourrais retourner à ma poésie sur la pluie. La pluie qui tombe doucement.

N’importe quoi pour m’empêcher de penser aux reflets – et aux certains manques de ceux-ci.

FIN

 

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