Le Frisson : Chapitre 1

Elle ne l’avait jamais invité à entrer.

Angélus se tenait dans les ombres d’un vieil arbre, où même la lumière argentée de la lune ne pouvait pas le toucher. Les mains profondément enterrées dans les poches de sa veste, un froncement de sourcils plissant son front, il étudia la résidence des Chase. Aucune des personnes qui vivaient là ne l’avaient jamais invité à entrer. Et n’était-ce pas une règle ennuyante. Surtout quand il était d’humeur à jouer.

Tout de même, il jouait à des jeux comme ça depuis des décennies. Il savait comment contourner les règles.

Perdu dans ses pensées, le vampire sursauta légèrement quand une alarme de voiture se déclencha quelque part dans les environs. La tête d’Angélus se tourna vivement dans cette direction, un grognement aggravé grondant dans sa poitrine. Et il n’était pas le seul irrité par le bruit. Rapidement, le son de chiens aboyant se joint à la cacophonie, dérangeant le silence paisible du riche voisinage.

Un mouvement soudain à une fenêtre de l’étage de la maison des Chase attira son regard. Levant les yeux, il la vit. Cordélia était à la fenêtre de sa chambre, soulevant les rideaux juste assez pour jeter un œil dehors. Elle fronçait les sourcils en direction de l’alarme, tout comme il l’avait fait quelques secondes auparavant, son froncement de sourcil lui donnant l’air magnifiquement farouche.

Angélus sourit. Avec sa vue perçante de vampire, il pouvait la voir clairement. Elle était habillée pour aller au lit, une nuisette blanche étonnement simple drapée autour de son corps, s’accrochant à chaque courbe. Ses cheveux sombres étaient une cascade, tombant au hasard autour de ses épaules, aussi emmêlés qu’elle ne les avait probablement jamais laissés être. Sa peau sans imperfection, sans maquillage, brillait dans la lumière de la lune.

Se souvenant de la nuit qu’ils avaient passée ensemble une semaine plus tôt, il pouvait imaginer ses yeux noisettes brûler d’un feu furieux alors qu’elle regardait vers l’alarme hurlante. Le propriétaire était chanceux qu’elle n’était pas là pour livrer en personne. La pensée de ce mortel anonyme se flétrissant sous son regard noir le fit glousser un petit peu. Il connaissait des vampires qui n’arrivaient pas à faire —avec toutes les menaces, les grognements et les tactiques d’intimidation dans leur arsenal— ce que cette fille humaine pouvait faire avec juste un regard. Pas tant qu’ils n’attaquaient pas physiquement, en tout cas. Et c’étaient ceux-là qui n’auraient jamais de vrai pouvoir.

Finalement, l’alarme de voiture s’arrêta. Un moment plus tard, les chiens se turent aussi, seuls quelques hurlements insatisfaits brisant le calme soudain. Et Cordélia hocha la tête une fois, satisfaite, mais ses lèvres toujours pincées avec contrariété. Puis, elle baissa la tête, ses yeux firent un balayage rapide de la cour éclairée par la lune, un instinct humain de vérifier son environnement à la recherche du danger. Ses yeux se posèrent sur les ombres dans lesquelles Angélus se cachait. Et pendant un moment, une fraction de seconde, il sembla qu’elle le fixait directement.

Alors qu’Angélus reculait d’un pas, juste pour s’assurer qu’elle ne pouvait pas le voir là, il sentit un frisson traverser son corps. Pendant un moment, il se laissa imaginer qu’elle pouvait le voir. Imagina sa bouche s’ouvrir avec choc, ses yeux s’écarquiller avec panique. Imagina son visage se transformer avec le savoir soudain, terrible, qu’elle était sa proie.

Mais son regard dépassa rapidement son coin sombre, ses yeux humains incapables de voir aussi loin dans les ombres. Satisfaite que tout était comme ça devait l’être à l’extérieur de sa chambre, elle quitta sa fenêtre, les rideaux se refermant derrière elle.

Angélus observa pendant une autre demi-heure sa silhouette passer devant la fenêtre. Même après que les lumières furent éteintes, il observa encore. Observa et laissa son anticipation grandir, un bourdonnement plaisant qui s’installa dans son estomac. Ca entretenait sa faim comme un feu, le faisant brûler un peu plus fort, un peu plus chaudement, avec chaque seconde qui passait.

Penchant la tête en arrière, il laissa ses yeux se fermer. Barrant son environnement —les aboiements occasionnels, la pleine lune planant bas dans le ciel, le bruissement des feuilles d’arbre au-dessus— il se concentra sur la sensation, s’engloutissant dedans, laissant sa peau se faire chatouiller par elle. Alors qu’elle croissait, le remplissant de plus en plus, un sourire courba ses lèvres.

C’était là que l’amusement commençait. Ces moments où il considérait toutes les possibilités, et les différents plaisirs que chacune pouvait apporter. Les laisser toutes passer, comme des rêves bienheureux, dans son imagination. Et c’était si dur de choisir. C’était comme être un enfant au matin de Noël, entouré par des douzaines de cadeaux magnifiquement emballés, incapable de se décider sur lequel ouvrir en premier. Ayant tellement envie de les arracher tous, de les déchirer en lambeaux pour atteindre le prix à l’intérieur. Hésitant, parce que l’attente était si bonne.

Mais, autant qu’il appréciait l’anticipation, la sirotant comme du bon vin, il savait que le vrai plaisir viendrait en amenant ces rêves à la vie.

Et en devenant le cauchemar de Cordélia Chase.

*****

Cordélia courut pratiquement jusqu’à sa voiture. Elle détestait être dehors une fois qu’il faisait noir, surtout quand elle était toute seule. Elle avait prévu de sortir du centre commercial longtemps avant la tombée de la nuit. Mais il y avait des soldes dans l’une de ses boutiques préférées et elle n’avait pas pu résister à s’offrir une petite fête du shopping. Essayant des vêtements, étant ‘oohée’ et ‘awwée’ par les vendeuses. Et, avant qu’elle ne s’en rende compte, il faisait noir dehors.

Cordy lança un regard prudent dans le parking bien éclairé, soulagée de voir qu’elle n’était pas complètement seule. Il y avait plein de personnes qui allaient et venaient, qui entendraient ses cris s’il y avait un problème et, au moins, regarderaient dans sa direction pour voir ce qu’il se passait. On n’était jamais en sécurité en allant dehors, pendant la nuit, à Sunnydale. Mais les mauvaises choses avaient moins de chance de vous arriver si d’autres personnes étaient dans les parages. Comme les criminels humains, la plupart des méchants démons n’aimaient pas non plus les témoins.

Quand elle atteignit finalement sa voiture de sport rouge pomme, son anxiété baissa de plusieurs degrés. Depuis qu’elle avait découvert que des choses assez méchantes rôdaient la nuit, Cordy avait commencé à voir sa voiture comme une sorte d’armure. Une armure qui n’était pas juste une barrière entre elle et le danger, mais aussi une évasion rapide. En plus, elle l’avait utilisée comme arme une fois ou deux contre divers vampires et démons. Parce que, peu importe à quel point ils pouvaient être grands et effrayants, il n’y avait pas grand chose qui avait une chance contre plusieurs tonnes d’une voiture de sport les heurtant à du quatre-vingt kilomètres à l’heure.

Jonglant avec ses sacs de courses dans une main, elle plongea l’autre dans son sac pour ses clés, devant les chercher un peu trop longtemps à son goût. (Quand apprendrait-elle à avoir ses clés en mains avant de quitter l’endroit qu’elle quittait? C’était l’une des règles de survie les plus importantes des habitants de Sunnydale.) Alors qu’elle s’injuriait de ne pas avoir été préparée, elle se surprit à souhaiter qu’Alex soit là. Ca arrivait beaucoup dernièrement, des pensées d’Alex apparaissant de nulle part. Elle se brossait les dents, ou passait un contrôle, ou parlait avec l’une de ses amies, et se demandait soudainement —avec mélancolie, ce qui était vraiment embarrassant— ce qu’Alex faisait à cet instant même. Puis, ce montage de souvenirs liés à Alex —d’eux en train de s’embrasser, de se tenir la main au cinéma, de se taquiner— lui traversait l’esprit.

Elle n’arrivait pas à comprendre. Elle avait pensé qu’elle se serait remise d’Alex maintenant. Elle avait perdu tout intérêt pour des types qui étaient plus riches, plus cools et beaucoup mieux habillés bien plus vite que lui. Mais, au lieu de perdre tout intérêt en Alex, elle semblait l’apprécier de plus en plus chaque jour. Et la manière dont il se comportait dernièrement avait probablement à voir avec ça.

Après avoir fait passer un voyage très coupable à toutes les personnes à qui elle avait pu penser, pour lui avoir posé un lapin au Bronze la semaine dernière —où elle était tombée sur Angélus, qui aurait pu profiter de l’occasion pour lui faire Dieu savait quoi— Alex avait joué le rôle du parfait petit ami. Tirant les chaises, ouvrant les portes, l’aidant à mettre sa veste. Il l’avait même emmenée dîner dans un vrai restaurant, au lieu d’aller acheter quelque chose à manger au drive-in de Happy Burger. Il avait été si doux, si prévenant, qu’elle avait perdu tout désir de renforcer la culpabilité et de lui donner l’impression d’être une ordure après juste deux jours. Ce qui était une sorte de record pour elle.

Finalement, elle trouva les clés. Les sortant avec un petit “ha!” de triomphe, Cordélia pressa le bouton du porteclé, déverrouillant la porte avec un doux ‘bip-bip’ grinçant. Avec un soupir de soulagement, elle ouvrit la porte.

“Belle soirée.”

Cordélia laissa sortir un cri surpris, et fit un bond à vingt centimètres du sol. La plupart des sacs de courses, sur lesquels elle n’avait pas une bonne prise de toute façon, tombèrent de ses mains. Son épaule heurta violement la portière ouverte.

“Désolé pour ça,” continua la voix, les mots dégoulinant d’hypocrisie. “Je n’avais pas l’intention de te faire peur.”

Cordy resta gelée sur place, des doigts faibles s’accrochant au seul sac qu’elle n’avait pas laissé tomber. Son cœur battant dans sa poitrine, si vite et fort, qu’elle pouvait sentir le point de pulsation de son cou palpiter. Un frisson lui remonta le long du dos, un courant de peur électrique qui la fit trembler.

Cordy regarda l’intérieur sombre et ombragé de sa voiture avec des yeux affamés. Elle s’imagina plonger dedans, claquer la porte. Imagina les pneus crisser alors qu’elle démarrait, ne laissant rien d’autre que l’odeur de caoutchouc brûlé. Et les stupides sacs de courses, qui étaient un symbole de comment elle s’était mise dans cette pagaille en premier lieu.

Elle aurait essayé si elle avait pensé qu’elle avait la moitié d’une chance de vraiment s’en sortir. Mais elle savait qu’elle ne l’avait pas. Qu’il ne la laisserait pas faire.

Donc, elle prit une profonde respiration, une qui trembla tout le long, ce qui n’était pas très apaisant. Son dos se redressa avec un bruit sec alors qu’elle relevait la tête. Effaçant toutes traces de frayeur de son visage, elle se tourna.

Le voir debout là, une autre ombre dans l’obscurité, fit battre son cœur encore plus fort. Et, quand elle parla, ce fut à peine plus haut qu’un murmure.

“Angel.”

 

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